L'Hôtel du Libre - Echange

Hotel libre echange 1Vaudeville de Georges Feydeau ... ou, quand le hasard conduit au même moment et au même endroit, des gens qui veulent absolument s’éviter. Quiproquos, stratagèmes, tours de passe-passe, artifices… L’humour féroce au pessimisme décapant de ce maître du rire qu’est Georges Feydeau se déchaîne dans cet Hôtel du Libre-Echange, et les 18 comédiens du Cercle Molière font de même pour entraîner le public dans un éclat de rire permanent.

Pourquoi Feydeau ? Pourquoi l’ Hôtel du Libre-Echange ?

A la première question, il semble, à priori, facile de répondre. On met Georges Feydeau à son répertoire parce que ses pièces font rire et que le public aime cela. Et les comédiens aussi. Surtout que de jouer du comique après deux ou trois spectacles de tenue, comme on dit, du sérieux ou du drame, choses qui exigent énormément d’investissement psychologique de la part de ceux qui ont les rôles forts permet de décompresser et de recharger les accus.

Hotel libre echange NB

Le mot du metteur en scène

Hotel libre echange 2Mais Feydeau c’est néanmoins autre chose que du théâtre comique. Tout d’abord, il est le chantre du vaudeville, et il faut savoir deux mots sur ce genre théâtral qui, malgré certains préjugés que l’on entend encore ici ou là, n’est pas un genre mineur. L’étymologie même du mot est contestée ; mais en gros on attribue les origines de cette manière de se produire « artistiquement » en public autour de 1430, et c’était essentiellement musical. Puis vient l’Opéra-comique à la fin du XVIIème siècle et, en 1792 la création du Théâtre du Vaudeville. A cette époque, l’histoire ne reposait que sur quelques calembours et le talent de l’acteur. C’est à Scribe que revient le mérite de donner au vaudeville une charpente construite autour de quiproquos qui s’insèrent dans un jeu subtil. Il domina le genre de 1815 à 1850. Puis vint Labiche qui donne plus de tempo au mouvement, utilise à fon d les procédés comiques, les répétitions, les méprises et bafoue la logique des situations en mettant les personnages dans des situations de tétanisation. Mais c’est Feydeau qui donnera ses lettres de noblesse au vaudeville, avec des intrigues complexes, des quiproquos à n’en plus finir, des rencontres inattendues, un rythme frénétique, des péripéties saugrenues où règne la logique loufoque de l’absurde. Certains se sont hasardés à faire une comparaison de genre avec Ionesco. Mais au-delà de tout cela, Feydeau est une véritable mécanique d’horlogerie où tout doit être méticuleusement en place. Rien ne doit gripper dans le jeu où les situations te le talent des comédiens, de la régie générale, du chef d’orchestre (le metteur en scène) ne doivent à aucun moment se trouver en défaut, faute de quoi le spectacle en pâtit. Le texte, suprêmement intelligemment écrit - Feydeau a probablement utilisé l’exemple des propres drames privés qu’il a vécus pour les tourner en dérision dans ses pièces - n’est pas là pour servir le comédien, il ne traduit rien de vraiment concret, et c’est le comédien qui doit se servir du texte pour faire passer quelque chose vers le spectateur pour lui faire sentir des sentiments et des situations. C’est dire toute la difficulté. Alors, quand le public « marche » on se dit qu’on a gagné le pari de la réussite.

La deuxième question ne demande qu’une réponse plus simpliste. C’est une des pièces de Feydeau qui a obtenu les plus gros succès ; elle est à tiroirs, elle exige une distribution importante, un travail de titan, autant de challenges qui stimulent.

Et puis mon âme d’adolescent s’est réveillé, moi qui n’ai jamais joué cet auteur au Conservatoire (régional), moi qui sait que Belmondo s’est fait « planter » au Conservatoire (national supérieur) avec un Feydeau, moi qui ait vu tant et tant de fois, vu jouer la Comédie-Française tous ces chefs-d’œuvre avec une classe folle… Alors j’ai voulu tenter… ce diable d’auteur ! Né pour écrire, il étais fils de romancier, il puisa son inspiration dans le comique. Pourtant sa vie semble n’avoir pas été toujours rose. Employa-t-il la dérision pour exorciser le malheur ? Il n’en reste pas moins qu’il finit sa vie séparé de sa femme et de ses enfants, et qu’il entra en maison de santé en 1919 alors que sa production théâtrale avait cessé en 1916.

J’espère que chacun rira à gorge déployée en oubliant que le comique n’est que l’envers du drame.

Claude Darmon, metteur en scène